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By Kevin Thome de Souza

 

L’archéologie nous apprend qui nous étions et surtout qui nous sommes. De ces traces du passé nous pouvons envisager l’avenir. L’artiste français Grégory Chatonsky l’a bien compris et va plus loin. Avec Telofossils, son exposition monographique actuellement présentée au musée d’art contemporain de Taipei, il s’attelle à imaginer ce que pourrait être l’archéologie de notre société. Quels pourraient être les vestiges d’un monde tendant à la dématérialisation ? Les technologies ont joué un rôle important dans ce phénomène. Si elles sont au coeur du travail de Chatonsky tant dans la forme que dans le fond, elles y sont toujours traitées d’un point de vue humain et sensible. L’utilisation des technologies de pointe dans ses installations n’est jamais gratuite mais souligne la relation étroite et complexe que notre société a noué avec elles au cours de ces dernières décennies. Ce désir d’abondance et d’accumulation nous mènera-t-il à notre perte ? Il est trop tôt pour le savoir, mais avant la fin annoncée de notre espèce, nous avons demandé à Grégory Chatonsky de nous en dire plus sur son travail, le futur et la destruction.

Pourquoi avoir choisi si tôt dans ta carrière de te diriger vers l’art numérique ?

Vers l’âge de 16 ans, en 1987 donc, j’ai choisi ce médium alors même que le numérique dans l’art et que le numérique tout court étaient encore émergents. Paradoxalement, je ne suis absolument pas un geek. Mais malgré ce manque d’intérêt pour le côté coding, j’ai immédiatement été fasciné par les images de synthèse. En dépit de leur simplicité, j’ai été attiré par leur nouveauté et faisant du dessin et de la peinture, j’ai eu l’intuition que ce domaine devait être exploré. J’ai eu la chance d’avoir accès à cette époque à l’une des deux Paint Box en France. J’ai donc lu le manuel de 500 pages et j’ai commencé à expérimenter. Puis ce fut l’arrivée de l’Amiga qui a démocratisé l’image informatique et qui m’a permit de faire mes premières expérimentations de slitscan.

Comment es-tu arrivé à l’idée de destruction, le thème central de Telofossils ?

Ce fut un parcours au fil des années qui est au croisement de plusieurs thèmes que j’explore depuis 2001. En premier lieu, la question de l’incident, de la panne qui est au coeur de ma pratique. Lorsque l’objet technique ne fonctionne plus, il n’est plus soumis à son usage, c’est-à-dire à une relation hiérarchique avec nous. C’est dans la panne que la technique se révèle en tant que technique. Et en creux nous pouvons voir que lorsque la technique fonctionnait nous ne parvenions pas à la voir parce que nous ne l’apercevions qu’en rapport à l’usage que nous en faisions. La destruction n’est plus ici négative, elle sert de révélateur.

Deuxièmement, l’archive et la mémoire à la suite de la lecture de Bernard Stiegler et de Jacques Derrida. La mémoire est quelque chose de matériel. Or la façon dont nous inscrivons ces traces détermine la façon dont la connaissance se constitue. En 1994, j’ai eu la chance d’avoir accès à l’une des premières connections Internet en France au Centre Pompidou. J’ai été tout de suite impressionné par le changement historique de la mémoire que le réseau induisait. Avec Internet, chaque anonyme pouvait laisser des traces conscientes ou inconscientes dans les bases de données, sur les blogs, etc. Nous vivons la première époque dans laquelle les anonymes sont mémorisés. Le paradoxe bien sûr c’est que cette mémoire numérique devient excessive et pour ainsi dire amnésique parce qu’elle nous submerge. L’inscription, qui est habituellement distincte de la destruction, devient une forme de destruction.

Enfin, le thème de la dislocation qui me hante depuis 2001. Depuis le 11 septembre on ne cesse de mettre en scène la crise, on effraye les gens avec des chiffres. Or ce phénomène contemporain me semble lié à la manière dont toute l’histoire de l’art pourrait être envisagé comme un récit de la destruction. Nombre de tableaux classiques représentent des ruines comme si une société, en exhibant les destructions passées, anticipait sa propre disparition. Notre époque met aussi en scène, mais d’une manière différente, sa fin. La science nous confronte a des échelles de temps passé ou futur immenses et nous oblige à penser notre propre disparition. La disparition de l’espèce humaine n’est pas une catastrophe qu’il est possible d’éviter, c’est sans doute notre seule certitude sur l’avenir.

Dance with us

L’exposition, prévoyant la fin de l’humanité dans un événement apocalyptique inconnu, reflète un point de vue pour le moins pessimiste, est-ce ce vers quoi nous nous dirigeons ?

En fait, il peut y avoir un malentendu sur cette exposition et sans doute est-ce inévitable. Ce n’est pas une proposition moraliste. Je la voudrais neutre. La fin de l’humanité n’est pas une manière négative de voir le futur, ceci arrivera à un moment donné. Ce qui m’a toujours surpris c’est que quand on parle de fin du monde on parle le plus souvent de fin de l’humanité comme si la disparition de notre espèce signait la disparition de la planète. Or, la terre nous survivra comme elle nous précède. Télofossiles est une fiction spéculative sur cette terre sans nous. Si une espèce quelconque arrive sur terre dans quelques milliers d’années que découvrira-t-elle ? Elle sortira du sol des milliards d’objets inconnus et sans usages, fossilisés. Elle se questionnera sans doute sur leur quantité inimaginable ? Un sac plastique dure des centaines d’années et il me reste 2500 semaines à vivre. Cette disproportion entre la durée de nos vies et celle des artefacts techniques donne une nouvelle dimension à notre époque. Ce sera une trace matérielle de nos mémoires. Faire sentir cette absence et cette disparition tel est le projet de Télofossiles, un projet impossible.

Quel rôle joue la technologie dans cette fin annoncée de notre société ?

Il y a dans les technologies quelque chose de paradoxal. En même temps, elles accélèrent l’épuisement de la planète. Elles constituent aussi des traces de nos existences. En y regardant de plus près, chaque objet technique a été concu, produit par des êtres humains qui sont peut être morts à présent. Ces objets sont les empreintes de ces existences passées. C’est comme si tous les objets techniques étaient des tombeaux dont sans doute nous oublions la mortalité du fait de l’usage instrumental que nous en faisons.

On a l’impression que tu cherches à provoquer les consciences, mais comment modifier des mécanismes comportementaux (de consommation, de violence, etc) d’ores et déjà si profondément ancrés dans notre société ? Existe-t-il une autre voie ?

Proposer des alternatives n’est pas l’objet de cette exposition qui relève en même temps de l’observation et en même temps de la fiction ou de la spéculation. Bien sûr en tant que citoyen j’ai quelques idées sur la question et sur l’émergence de nouveaux modèles. Mais en tant qu’artiste je n’ai pas de solution à proposer, aucune morale à donner, mon objectif est simplement de mettre la perception dans une situation de réflexivité. De quelle facon est-il possible d’envisager cette disparition, comme une nécessité ? Chacun peut faire ce qu’il veut de cette proposition.

Intrus/Intruders

Est ce que tu peux nous dire un mot sur l’idée de narration qui traverse toute l’exposition, tant dans son format, que dans certaines oeuvres.

Cette exposition est composée de 17 installations, il est difficile d’en faire récit complet mais pour en donner une idée, elle tente de plonger le visiteur dans une atmosphère paradoxale qui traverse le présent et un futur très lointain.

Il y a le spectre du 11 septembre et d’un monde qui mêle le conspirationnisme et la surveillance. Puis la crise économique avec une séquence de Fred Astaire qui danse contre une machine à vapeur selon les variations des cours du NASDAQ. Puis vient l’amnésie numérique et cette expérience que nous avons tous fait : que ressentons-nous lorsque notre disque dur tombe en panne ? “Notre mémoire” est un disque dur en panne qui fait du bruit et son niveau sonore va permettre de chercher des images sur Flickr créant ainsi un étrange récit à partir d’un incident. Cette première partie se clôt par une nouvelle installation qui capte le battement de coeur de l’utilisateur et qui à chaque palpitation va lui montrer l’image de l’utilisateur qui précède. Ainsi ce coeur qui s’arrête et qui repart, cette destruction en chacun de nous, va retracer l’histoire du dispositif lui-même.

On débouche ensuite sur le coeur de l’exposition dont la bande son a été réalisée par Christophe Charles et la sculpture par Dominique Sirois. Un paysage désertique est diffusé sur une longueur de 22 mètres grâce à 6 vidéoprojecteurs. Une sculpture monumentale présente des objets techniques fossilisés comme un terrain de fouille. Des tombeaux diffusent des numérisations 3D, réalisées grâce à une Kinect, de fragments de la sculpture.

L’exposition se termine par une installation neuro-robotique permettant grâce à un casque détectant l’activité du cerveau de déplacer une lourde porte de métal contre un mur en se concentrant. Une fois qu’elle a frappé le mur, chaque visiteur détruisant un peu plus celui-ci, laissant sa trace, il faut se détendre pour qu’elle recule et qu’elle puisse à nouveau frapper. On pense avoir un pouvoir sur la machine, mais elle nous oblige aussi à alterner des états mentaux. La destruction devient alors un phénomène paradoxal qui brouille les frontières entre la fiction et la réalité et qui privilégie le possible

Suspension of Attention


La surconsommation dont tu parles dans ton intro va de pair avec une dématérialisation de notre société où tout devient numérique, comment se traduirait alors une archéologie future de notre société actuelle, pour peu qu’il y en ait une ?

On parle en effet depuis longtemps de dématérialisation pour définir le numérique. Je crois qu’il faut plutôt parler de traduction et de rematérialisation parce qu’avec le numérique je ne pense pas qu’on soit dans l’immatériel. Il suffit d’aller dans un Data Center pour se rendre compte que le réseau par exemple c’est très matériel. Il y a des fils, des machines, des ventilations, des systèmes de sécurité, etc. Ou encore quand notre ordinateur tombe en panne on ressent un énervement sourd et profond et à ce moment là la machine nous apparaît comme un tas inutile de plastique et de métal. La matérialité nous revient en pleine figure. C’est la conception instrumentale et anthropologique de la technique qui nous fait croire à son immatérialité mais c’est un leurre, car la matérialité s’est juste perdue dans l’usage.

L’immatériel est une construction idéologique. La conservation des disques durs et des ordinateurs est très problématique. C’est vrai pour l’art numérique dont on cherche encore le modèle de conservation, c’est aussi vrai pour la construction de l’histoire. Que seront les historiens du futur ? Comment raconterons-ils, sélectionneront-ils dans la masse informe des documents aujourd’hui accumulés non seulement par Internet mais aussi par les banques et par les états ? Tout se passe comme si nous accumulions des données de peur de perdre quoi que ce soit en refusant d’anticiper la possibilité de traiter toutes ces informations. Les coûts induits par un tel traitement vont être colossaux. Facebook enregistre aujourd’hui le plus grand graphe social de l’histoire humaine dans lequel il sera possible de lire les relations, les séparations amoureuses et les rencontres. Les historiens auront-ils accès à ces données ? Sous quelle condition ? Les archives peuvent-elles être la propriété d’une entreprise ? Un véritable conflit pour la propriété de la mémoire est en train de se mettre en place.

L’archéologie, malgré les apparences, ne concerne pas principalement le passé mais l’avenir. Elle consiste à anticiper les conditions de transmission au moment même de l’inscription des mémoires et ainsi elle est une spéculation sur notre propre disparition.

Telofossils, Musée d’Art Contemporain de Taipei, Taiwan, jusqu’au 2 avril 2013

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By Kevin Thome de Souza

 

L’archéologie nous apprend qui nous étions et surtout qui nous sommes. De ces traces du passé nous pouvons envisager l’avenir. L’artiste français Grégory Chatonsky l’a bien compris et va plus loin. Avec Telofossils, son exposition monographique actuellement présentée au musée d’art contemporain de Taipei, il s’attelle à imaginer ce que pourrait être l’archéologie de notre société. Quels pourraient être les vestiges d’un monde tendant à la dématérialisation ? Les technologies ont joué un rôle important dans ce phénomène. Si elles sont au coeur du travail de Chatonsky tant dans la forme que dans le fond, elles y sont toujours traitées d’un point de vue humain et sensible. L’utilisation des technologies de pointe dans ses installations n’est jamais gratuite mais souligne la relation étroite et complexe que notre société a noué avec elles au cours de ces dernières décennies. Ce désir d’abondance et d’accumulation nous mènera-t-il à notre perte ? Il est trop tôt pour le savoir, mais avant la fin annoncée de notre espèce, nous avons demandé à Grégory Chatonsky de nous en dire plus sur son travail, le futur et la destruction.

Pourquoi avoir choisi si tôt dans ta carrière de te diriger vers l’art numérique ?

Vers l’âge de 16 ans, en 1987 donc, j’ai choisi ce médium alors même que le numérique dans l’art et que le numérique tout court étaient encore émergents. Paradoxalement, je ne suis absolument pas un geek. Mais malgré ce manque d’intérêt pour le côté coding, j’ai immédiatement été fasciné par les images de synthèse. En dépit de leur simplicité, j’ai été attiré par leur nouveauté et faisant du dessin et de la peinture, j’ai eu l’intuition que ce domaine devait être exploré. J’ai eu la chance d’avoir accès à cette époque à l’une des deux Paint Box en France. J’ai donc lu le manuel de 500 pages et j’ai commencé à expérimenter. Puis ce fut l’arrivée de l’Amiga qui a démocratisé l’image informatique et qui m’a permit de faire mes premières expérimentations de slitscan.

Comment es-tu arrivé à l’idée de destruction, le thème central de Telofossils ?

Ce fut un parcours au fil des années qui est au croisement de plusieurs thèmes que j’explore depuis 2001. En premier lieu, la question de l’incident, de la panne qui est au coeur de ma pratique. Lorsque l’objet technique ne fonctionne plus, il n’est plus soumis à son usage, c’est-à-dire à une relation hiérarchique avec nous. C’est dans la panne que la technique se révèle en tant que technique. Et en creux nous pouvons voir que lorsque la technique fonctionnait nous ne parvenions pas à la voir parce que nous ne l’apercevions qu’en rapport à l’usage que nous en faisions. La destruction n’est plus ici négative, elle sert de révélateur.

Deuxièmement, l’archive et la mémoire à la suite de la lecture de Bernard Stiegler et de Jacques Derrida. La mémoire est quelque chose de matériel. Or la façon dont nous inscrivons ces traces détermine la façon dont la connaissance se constitue. En 1994, j’ai eu la chance d’avoir accès à l’une des premières connections Internet en France au Centre Pompidou. J’ai été tout de suite impressionné par le changement historique de la mémoire que le réseau induisait. Avec Internet, chaque anonyme pouvait laisser des traces conscientes ou inconscientes dans les bases de données, sur les blogs, etc. Nous vivons la première époque dans laquelle les anonymes sont mémorisés. Le paradoxe bien sûr c’est que cette mémoire numérique devient excessive et pour ainsi dire amnésique parce qu’elle nous submerge. L’inscription, qui est habituellement distincte de la destruction, devient une forme de destruction.

Enfin, le thème de la dislocation qui me hante depuis 2001. Depuis le 11 septembre on ne cesse de mettre en scène la crise, on effraye les gens avec des chiffres. Or ce phénomène contemporain me semble lié à la manière dont toute l’histoire de l’art pourrait être envisagé comme un récit de la destruction. Nombre de tableaux classiques représentent des ruines comme si une société, en exhibant les destructions passées, anticipait sa propre disparition. Notre époque met aussi en scène, mais d’une manière différente, sa fin. La science nous confronte a des échelles de temps passé ou futur immenses et nous oblige à penser notre propre disparition. La disparition de l’espèce humaine n’est pas une catastrophe qu’il est possible d’éviter, c’est sans doute notre seule certitude sur l’avenir.

Dance with us

L’exposition, prévoyant la fin de l’humanité dans un événement apocalyptique inconnu, reflète un point de vue pour le moins pessimiste, est-ce ce vers quoi nous nous dirigeons ?

En fait, il peut y avoir un malentendu sur cette exposition et sans doute est-ce inévitable. Ce n’est pas une proposition moraliste. Je la voudrais neutre. La fin de l’humanité n’est pas une manière négative de voir le futur, ceci arrivera à un moment donné. Ce qui m’a toujours surpris c’est que quand on parle de fin du monde on parle le plus souvent de fin de l’humanité comme si la disparition de notre espèce signait la disparition de la planète. Or, la terre nous survivra comme elle nous précède. Télofossiles est une fiction spéculative sur cette terre sans nous. Si une espèce quelconque arrive sur terre dans quelques milliers d’années que découvrira-t-elle ? Elle sortira du sol des milliards d’objets inconnus et sans usages, fossilisés. Elle se questionnera sans doute sur leur quantité inimaginable ? Un sac plastique dure des centaines d’années et il me reste 2500 semaines à vivre. Cette disproportion entre la durée de nos vies et celle des artefacts techniques donne une nouvelle dimension à notre époque. Ce sera une trace matérielle de nos mémoires. Faire sentir cette absence et cette disparition tel est le projet de Télofossiles, un projet impossible.

Quel rôle joue la technologie dans cette fin annoncée de notre société ?

Il y a dans les technologies quelque chose de paradoxal. En même temps, elles accélèrent l’épuisement de la planète. Elles constituent aussi des traces de nos existences. En y regardant de plus près, chaque objet technique a été concu, produit par des êtres humains qui sont peut être morts à présent. Ces objets sont les empreintes de ces existences passées. C’est comme si tous les objets techniques étaient des tombeaux dont sans doute nous oublions la mortalité du fait de l’usage instrumental que nous en faisons.

On a l’impression que tu cherches à provoquer les consciences, mais comment modifier des mécanismes comportementaux (de consommation, de violence, etc) d’ores et déjà si profondément ancrés dans notre société ? Existe-t-il une autre voie ?

Proposer des alternatives n’est pas l’objet de cette exposition qui relève en même temps de l’observation et en même temps de la fiction ou de la spéculation. Bien sûr en tant que citoyen j’ai quelques idées sur la question et sur l’émergence de nouveaux modèles. Mais en tant qu’artiste je n’ai pas de solution à proposer, aucune morale à donner, mon objectif est simplement de mettre la perception dans une situation de réflexivité. De quelle facon est-il possible d’envisager cette disparition, comme une nécessité ? Chacun peut faire ce qu’il veut de cette proposition.

Intrus/Intruders

Est ce que tu peux nous dire un mot sur l’idée de narration qui traverse toute l’exposition, tant dans son format, que dans certaines oeuvres.

Cette exposition est composée de 17 installations, il est difficile d’en faire récit complet mais pour en donner une idée, elle tente de plonger le visiteur dans une atmosphère paradoxale qui traverse le présent et un futur très lointain.

Il y a le spectre du 11 septembre et d’un monde qui mêle le conspirationnisme et la surveillance. Puis la crise économique avec une séquence de Fred Astaire qui danse contre une machine à vapeur selon les variations des cours du NASDAQ. Puis vient l’amnésie numérique et cette expérience que nous avons tous fait : que ressentons-nous lorsque notre disque dur tombe en panne ? “Notre mémoire” est un disque dur en panne qui fait du bruit et son niveau sonore va permettre de chercher des images sur Flickr créant ainsi un étrange récit à partir d’un incident. Cette première partie se clôt par une nouvelle installation qui capte le battement de coeur de l’utilisateur et qui à chaque palpitation va lui montrer l’image de l’utilisateur qui précède. Ainsi ce coeur qui s’arrête et qui repart, cette destruction en chacun de nous, va retracer l’histoire du dispositif lui-même.

On débouche ensuite sur le coeur de l’exposition dont la bande son a été réalisée par Christophe Charles et la sculpture par Dominique Sirois. Un paysage désertique est diffusé sur une longueur de 22 mètres grâce à 6 vidéoprojecteurs. Une sculpture monumentale présente des objets techniques fossilisés comme un terrain de fouille. Des tombeaux diffusent des numérisations 3D, réalisées grâce à une Kinect, de fragments de la sculpture.

L’exposition se termine par une installation neuro-robotique permettant grâce à un casque détectant l’activité du cerveau de déplacer une lourde porte de métal contre un mur en se concentrant. Une fois qu’elle a frappé le mur, chaque visiteur détruisant un peu plus celui-ci, laissant sa trace, il faut se détendre pour qu’elle recule et qu’elle puisse à nouveau frapper. On pense avoir un pouvoir sur la machine, mais elle nous oblige aussi à alterner des états mentaux. La destruction devient alors un phénomène paradoxal qui brouille les frontières entre la fiction et la réalité et qui privilégie le possible

Suspension of Attention


La surconsommation dont tu parles dans ton intro va de pair avec une dématérialisation de notre société où tout devient numérique, comment se traduirait alors une archéologie future de notre société actuelle, pour peu qu’il y en ait une ?

On parle en effet depuis longtemps de dématérialisation pour définir le numérique. Je crois qu’il faut plutôt parler de traduction et de rematérialisation parce qu’avec le numérique je ne pense pas qu’on soit dans l’immatériel. Il suffit d’aller dans un Data Center pour se rendre compte que le réseau par exemple c’est très matériel. Il y a des fils, des machines, des ventilations, des systèmes de sécurité, etc. Ou encore quand notre ordinateur tombe en panne on ressent un énervement sourd et profond et à ce moment là la machine nous apparaît comme un tas inutile de plastique et de métal. La matérialité nous revient en pleine figure. C’est la conception instrumentale et anthropologique de la technique qui nous fait croire à son immatérialité mais c’est un leurre, car la matérialité s’est juste perdue dans l’usage.

L’immatériel est une construction idéologique. La conservation des disques durs et des ordinateurs est très problématique. C’est vrai pour l’art numérique dont on cherche encore le modèle de conservation, c’est aussi vrai pour la construction de l’histoire. Que seront les historiens du futur ? Comment raconterons-ils, sélectionneront-ils dans la masse informe des documents aujourd’hui accumulés non seulement par Internet mais aussi par les banques et par les états ? Tout se passe comme si nous accumulions des données de peur de perdre quoi que ce soit en refusant d’anticiper la possibilité de traiter toutes ces informations. Les coûts induits par un tel traitement vont être colossaux. Facebook enregistre aujourd’hui le plus grand graphe social de l’histoire humaine dans lequel il sera possible de lire les relations, les séparations amoureuses et les rencontres. Les historiens auront-ils accès à ces données ? Sous quelle condition ? Les archives peuvent-elles être la propriété d’une entreprise ? Un véritable conflit pour la propriété de la mémoire est en train de se mettre en place.

L’archéologie, malgré les apparences, ne concerne pas principalement le passé mais l’avenir. Elle consiste à anticiper les conditions de transmission au moment même de l’inscription des mémoires et ainsi elle est une spéculation sur notre propre disparition.

Telofossils, Musée d’Art Contemporain de Taipei, Taiwan, jusqu’au 2 avril 2013

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