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Par Antoine Legrand

Ben Sira disait « Quand le mort repose, laisse reposer sa mémoire ». Les hautes sphères de l’internet n’ont apparemment pas eu écho de sa réflexion et le web 2.0 trouve désormais étrangement sa place entre l’enfer, le paradis et le purgatoire. Facebook, Twitter, Viadeo, nouvel hypogée de l’ère numérique ?

 

 

Si Dante devait réécrire sa divine comédie, il consacrerait aujourd’hui un paragraphe à ce que nous autres appelons « la toile », cet univers sans fin relai d’informations. A la façon de l’âme d’Oscar dans Enter the Void, sur Tokyo, notre avatar virtuel plane sur les réseaux sociaux après notre trépas. Explications.

Une fois que l’on s’est inscrit sur Facebook, c’est simplement à la vie à la mort, une démarche éternelle, ad vitam eternam. En 2009, Mark Zuckerberg a en effet eu une idée pour palier au manque de possibilité de prise de contact avec l’au-delà (faute d’Eusapia Palladino) : un formulaire dédié. Il ne s’agit pourtant en aucun cas d’une possibilité de suppression des comptes, loin de là, c’est en fait une demande pour les placer en mode « mémoire » : Et Marc créa le cimetière 2.0.

Pour ce qu’il en est de Myspace, autre démarche : du cas par cas. Le site supprime en effet sur demande de la famille (tant pis si vous n’en avez plus) et de toute façon, le site digère sa propre mort, ne lui en parler pas trop.

Quant aux messageries, certains curieux vont être déçus. Jamais vous ne pourrez fouiller dans les mails de votre défunt mari si ce dernier possédait un compte Yahoo, à moins qu’il ne le précise sur son testament. A défaut, ces milliers de mails, d’histoires, cette boîte aux lettres parfois intimes, partiront en « fumée ». Un peu plus de chance avec Gmail : munissez vous d’une preuve de décès, d’un certificat de succession et prouvez que vous avez échangé ne serait-ce qu’un mail avec le trépassé. Un coup supprimée, un coup conservée, un autre léguée : l’identité virtuelle ne s’efface peut-être pas assez.

 

 

Quand un drame nous touche, qu’on apprend le décès d’un ami d’enfance sur Facebook et que son twitter se met en silence radio, on se demande en effet combien de temps ce dernier continuera à « vivre » là, au rythme de ces notifications qui balancent dans notre timeline le dernier « je t’aime, tu vas nous manquer » posté sur un mur devenu horriblement morne.

D’après le psychiatre français Christophe Fauré, ces épitaphes virtuels en aideraient certains à surmonter le deuil. Plutôt que de rester derrière son ordinateur à tapoter sur Facebook, d’autres déposent des fleurs sur ce qu’il reste d’un corps, enterré et bien réel, lui. Chacun vit la chose différemment, Facebook offre simplement une « alternative ».

Une alternative qui est trop souvent théâtre de scènes ubuesques. Alexandre Cordier, étudiant parisien en droit, se rappelle par exemple du commentaire d’un correspondant américain sur le mur d’un de ses amis, mort un an plus tôt : « So glad to be in Paris, see you soon baby ! ». Une situation plutôt gênante, mais non seulement pour cet ami yankee, également pour le jeune étudiant qui ne pouvait rester qu’abasourdi par tant d’hypocrisie. Combien de nos contacts online sont en effet réellement nos amis ? En tout cas, il y a déjà eu pire expérience. Maxime Coubret, journaliste, témoigne de messages sur le mur d’un défunt collègue nommé Alessio (sur Facebook : Al) postés par une personne à plusieurs reprises (pas d’erreur) et dans lesquelles, en plus du traditionnel « RIP », le nom du mort était devenu « Alexio ». Aucun doute : celui-là aurait pu (dû) s’abstenir.

Mais tout n’est pas noir. Le mur Facebook d’un décédé peut également donner lieu à de réels hommages, le partage des plus belles photos du trépassé (taguées) ou le conte de ses frasques les plus marquantes. Les réseaux sociaux permettent alors, qu’on le veuille ou non, de nous regrouper. Ce qui aide dans ces moments de peine relativement intense.

Enfin, une chose est sure, à moins qu’un missile russe n’explose les serveurs de Facebook, situés à Santa Clara (mais bientôt également près du cercle polaire) et ne détruise ainsi les rêves de conquête du monde déjà bien entamés de Mark Zuckerberg, vos informations personnelles seront sur la toile. Une bien longue trace de 1 et de 0 (trop) difficile à effacer. Certains prétendent le pouvoir. En parcourant le métro parisien, il est étonnant de constater qu’une campagne de publicité en quatre sur trois, reprenant fièrement l’oeuvre « Les Romains de la Décadence » du peintre Thomas Couture (rien que ça), vante un service de blanchiment d’e-reputation.  Des entreprises qui fleurissent ça et là donc et proposent de redorer votre blason online. Mais les fantômes du net s’en émeuvent-ils vraiment ?

Crédits : Kevin Cappis / Thomas M.

 

 

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