Publié dans: Now / Entertainment
Par Samy Zakari
Pour créer un film d’animation français en 3D à la hauteur des superproductions américaines, il faut être soit fou, soit sûr de son coup. Avec son précédent film Chasseurs de dragons, Guillaume Ivernel a déjà prouvé qu’il était un peu des deux. A la tête de Blacklight Movies, le réalisateur est aujourd’hui parti à la recherche de rien de moins que 27 millions d’euros pour financer son nouveau film, Soul Man, où une héroïne sexy afro-disco mènera l’enquête dans une cité futuriste renversante. Parce que l’idée d’écouter du Diana Ross dans l’espace nous a toujours secrètement excité, nous avons rencontré ce spécialiste des images numériques. Vous connaissiez le Space opera ? Découvrez le Space Shaft.
SOUL MAN™ Teaser 2 Guillaume Ivernel (Blacklight Movies) from Blacklight Movies on Vimeo.
Pourquoi cette ambiance un peu funky, 70′s dans Soul Man. C’était des années vraiment cool ?
Disons que l’on parle bien que de ce que l’on connait, et que je regardais beaucoup Starsky et Hutch. A l’époque, c’était une vraie révolution, j’avais dix ans, et pour certains épisodes, mes parents me disaient « tu ne peux pas regarder ça, c’est trop violent. »
Ca fait rire maintenant…
Ca fait rire mais sur le moment, c’était l’équivalent de Miami Vice ou des Experts. Ensuite je suis passé à Shaft . Vers treize-quatorze ans, c’était Dirty Harry. Et j’ai commencé à écouter beaucoup de funk et de soul, j’ai vraiment baigné là dedans. La science-fiction se déroule souvent des univers sombres et froids, qui manquent de rythme. Moi je voulais un truc super coloré. Ce qui est bien avec la musique soul et funk, c’est qu’elle peut être à la fois festive et très mélancolique : c’est pourquoi je me suis dis que croiser cette ambiance avec de la science-fiction pouvait être marrant. De toutes façons je ne suis pas le premier : une série comme Cowboy Bebop adopte une démarche très proche. C’est l’une des meilleures séries japonaises que j’ai vu.
Est-ce que ça veut dire qu’il est plus difficile de faire de l’animation en France qu’ailleurs ?
C’est surtout le médium qui coute très cher. En prise de vue réelle, on peut toujours se débrouiller. Mais dans l’animation, quoi que l’on fasse, même les petits budgets sont assez conséquents, surtout lorsque l’on veut un peu sortir des sentiers battus. Je pense énormément à la cible pour Soul Man, on veut toucher à la fois les ados et les quarante/cinquante ans qui ont grandi avec Starsky et Hutch, alors que l’on n’aura jamais les budgets des américains. Le problème, c’est qu’un spectateur qui paie sa place au ciné, que le film ait coûté 20 millions d’euros ou 100 millions de dollars, il s’en fout : il veut juste passer un bon moment. Des personnes pensaient que mon précédent film, Chasseurs de dragons, était un film américain ou une production internationale, elles trouvaient que ça tenait la comparaison avec les productions Pixar. Pour moi n’est pas vrai, car nous avons utilisé quelques caches-misère, mais l’objectif reste le même : il faut être à niveau.
D’ailleurs, vous êtes plutôt Dreamworks ou Pixar ?
Pendant longtemps j’aurais dit Pixar, mais les deux font des choses incroyables et très différentes, et c’est ça qui est bien. Je ne suis pas très client de Shrek, mais c’est personnel, techniquement, il n’y a rien à redire. Par contre, quand Dreamworks a commencé à faire des Madagascar, Kung Fu Panda, ou Dragons, je me suis dis que là, il y avait quelque chose qui se passait. Chez Pixar, avec Les Indestructibles, mon préféré est Monstres et Cie. L’histoire est quand même une tuerie : les monstres qui chauffent leur ville avec des cris d’enfants, je ne sais pas où ils sont allés chercher ça, mais bravo les mecs ! Sinon, le dernier film qui m’a plu, c’est Drive. Et je me suis dis qu’il y avait des choses qui pourraient se retrouver dans Soul Man, comme le coté contemplatif que je ne pouvais pas faire apparaître dans le pilote. Il y a vraiment de la bonne mise en scène, sans effets avec 40 cuts en 3 secondes qui saoûlent rapidement.
Chasseurs de dragons par jeuxvideomax
Comment voyez-vous le milieu de l’animation dans dix ans ?
Les Guignols utilisent cette phrase géniale : « Vous êtes devant l’ancêtre d’Internet, bonsoir ». C’est de plus en plus vrai et le mouvement s’est enclenché super vite. Ce qui va arriver entre le jeu vidéo, le cinéma, la télé, la 3D, les hologrammes, franchement je n’en ai aucune idée. Mais j’espère que ça passera par les artistes car c’est souvent eux qui changent la donne, contrairement à ce que beaucoup de gens disent. Regardez Avatar. Le réseau UGC n’était pas encore passé au numérique. Trois semaines avant Avatar, ils ont équipé toutes leurs salles pour faire de la 3D. C’est la force d’un artiste comme James Cameron. S’il n’était pas là, je ne suis pas sur qu’on parlerait de relief aujourd’hui.
Il n’y a donc pas de mur entre la culture et l’entertainement ?
Il ne faudrait pas que l’entertainement bouffe la culture, mais, aujourd’hui, il est indispensable de travailler sur la promotion, qu’il y aie des choses qui se disent sur le net, des partenariats comme celui que l’on a noué avec LG, tout ça est super important. Il y a déjà des sites qui commencent à en parler outre-atlantique. Une américaine ma d’ailleurs fait prendre conscience d’un truc essentiel : des héroïnes de blockbuster black, il y en a combien ? C’est soit Jackie Brown, soit des seconds rôles. Je me suis dis qu’il y avait peut-être un truc à faire avec ça, même si en réalité, cela faisait déjà un an que je travaillais sur Soul Man.
Disney a franchi le pas avec une heroïne black dans La Princesse et la Grenouille.
C’est vrai, et c’est marrant que ce soit Disney qui le fasse. Moi, pour Soul Man ça sera peut-être la version adulte (rires).
Plus sérieusement, Soul Man se caractérise par l’absence d’utilisation de la motion-capture, mais également votre refus de storyboarder en amont le film. Pourquoi ?
Je voulais conserver un rendu “fait main” dans les animations, faire en sorte que ce soit réaliste mais pas au point de devenir troublant comme c’est le cas avec la motion-capture. Le storyboard est juste un paquet d’informations sur le cadrage, le découpage, ce que les personnages vont vivre. Or, utiliser un storyboard 2D dans un univers 3D est presque une aberration, parce qu’il manque des informations essentielles nécessaires à cette troisième dimension.
La console Nintendo 3DS, permet de régler le niveau de 3D de l’image, voire de la désactiver si elle fait mal aux yeux. Vous aimeriez voir au cinéma des films où l’on peut régler la 3D ?
Non, comme ça a été réglé par les réalisateurs, à priori ils savent ce qu’ils veulent. Ce serait un peu comme offrir la possibilité d’étalonner un film et de le mixer en direct. Par contre, en travaillant sur Soul Man, je me rend compte qu’il y a des séquences ou la 3D est forte et fait mal à la tête, et d’autres où l’on n’est pas assez loin. La 3D du pilote fonctionne très bien, mais j’aimerais m’amuser encore plus et aller plus loin.
Votre travail déploie une esthétique très proche du jeu vidéo…
C’est marrant parce que c’est un monde qui m’intéresse, et que je trouve aujourd’hui démentiel. Certains réalisateurs de long-métrage devraient se poser des questions, parce que je vois de plus en plus de jeux offrir de meilleures expériences que des films. J’ai peu de temps pour jouer, mais j’en vois souvent chez des potes. C’est vrai qu’on me dit souvent que mes œuvres rappellent ces univers, je pense que c’est dû à l’image de synthèse qui a essentiellement été traitée en jeu vidéo. Ce que l’on partage en commun avec les cinématiques de jeu vidéo, c’est que l’on ne fait pas du “dessin animé”, on fait du film, point. En fait, je suis un peu exaspéré par certains commentaires, comme celui d’une journaliste qui parlait de Poulet aux Prunes de Marjane Statrapi en disant « Contrairement à Persépolis, il s’agit ici d’un vrai film ». Ça veut dire quoi un vrai film ? Le dessin animé est un outil, comme n’importe quel outil, au travers duquel on fait du découpage, on fait passer des émotions : c’est ça un film. Du coup la notion de vrai film ou pas, je trouve ça un peu ridicule.
Vous avez évoqué par le passé à quel point les réalisateurs japonais arrivent à créer des émotions humaines ultra-réalistes chez des personnages dessinés. Qu’est ce que représente pour vous l’animation japonaise ?
Le mec qui a apporté énormément au métier, car il en est de toutes façon l’un des créateurs, est bien sûr Walt Disney. Sauf que dans les années 30, Disney a décrété que l’animation, c’était pour les enfants. Pendant ce temps, les japonais ont décidé de faire des films pour tout le monde, ciblant tout type de public : des films pour enfants de trois ans, d’autres pour ados et adultes. Ils font des films, point. A partir de cinq ou six ans, j’ai commencé à regarder des productions japonaises, et je ne savais pas encore l’exprimer à l’époque, mais c’est vraiment ce point qui m’avait marqué. Rien que pour ça, je dirais que très clairement, ma vraie culture est celle de l’animation japonaise.
Vous êtes donc un vrai anime fan. Quels sont vos réalisateurs préférés ?
Mes maîtres à moi, c’est Moëbius et Hayao Miyazaki. Si l’on parle uniquement des Japonais, les deux qui m’ont sidéré sont Miyazaki et Koji Morimoto (célèbre pour son travail dans Akira ou dans Extra, le clip culte de Ken Ishii. Apres il y aussi Katsuhiro Otomo, Satoshi Kon (Paprika, Tokyo Godfather), Yosjiyaki Kawajiri (Ninja Scroll). Mais j’éprouve un vrai amour pour Miyazaki, et je ne pense pas être le seul.
Et votre film préféré de Miyazaki ?
C’est très dur, on débat souvent là-dessus avec des potes et ma fille, qui est fan. Elle connait Nausicaa depuis des années et se l’est encore regardé deux fois ce week-end. Elle peut regarder le même film de Miyazaki toute une semaine, le pire c’est ce que je n’y suis pour rien : Miyazaki a une puissance de narration, une sensibilité vraiment unique. Ce qui me plait le plus c’est la poésie qui s’en émane, certaines images qui donnent envie de pleurer par leur beauté, et un rapport à l’enfance qui me touche particulièrement. Pour la petite histoire, je travaillais déjà sur un projet d’histoire centrée autour d’une relation père/fille chez Gaumont, il y a quinze ans, mais il a été avorté. A l’époque, je n’avais pas encore ma fille, alors depuis qu’elle est là, l’envie de travailler le sujet est bien sûr d’autant plus forte.

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