Publié dans: Now / Net culture
Par Guilaume Le Donche
Tout commença fin 1990, l’avènement et la démocratisation d’Internet allaient créer un nouveau type de mythomanes pathologiques, usurpateurs d’identités digitales. A l’instar de l’arrivée de la télé dans les années 60, l’écran d’ordinateur allait rendre les choses parfois plus belles, souvent plus laides. Mais surtout plus fausses.
En ces temps anciens de quasi sincérité, on ne se doutait pas encore qu’un jour nous partagerions nos moindre faits et gestes avec la terre entière ou plus précisément avec un groupe d’individus au moins aussi stupides que nous pour vouloir être au fait de la banalité affligeante de notre quotidien. Que nous pourrions être plus beaux en sélectionnant les photos qui nous mettent en valeur, être plus riches en affichant des salaires mirobolants (Myspace, + de 250 000 euros), s’inventer des talents de polyglottes (parler finois sur Facebook) et même comparer avec délectation sa vie actuelle et celle de l’éternel premier du CM2 F sur Mes copains d’abord. Celui-là même qui est accessoirement devenu ingénieur dans l’agro-alimentaire, hypocondriaque et hermétique à toute relation charnelle, alors que dans le même temps, tu t’es contenté de rester aussi stupide, avec l’avantage certain d’avoir quand même réussi à baiser sa magnifique sœur et toutes ses copines. Merci Meetic. L’évolution, si on peut en parler dans ses termes, aurait pu s’inverser, ne rendant pas la régression cérébrale de l’humanoïde aussi rapide que les spermatozoïdes dont il est issu. En effet, elle aurait pu.
Une ellipse de temps et quelques nuits d’ivresse passées, je me réveille, la bouche pâteuse, seul (!?), mon lit empeste le Cuba Libre n°5 , on doit être dimanche. Un coup d’oeil sur l’horloge de mon Mac m’indique logiquement le 12 janvier 2082 et….2082 !!!? 2082 ? Pourquoi pas. Je ne suis pas facilement impressionnable. La seule question qui me vient à l’esprit concerne plutôt mon MacBook. Comment a-t-il pu survivre tant d’années alors que j’en flinguais un tous les six mois dans les années 2010 ? J’enfile un jean, un tee-shirt, mes mocassins. Je me précipite à l’extérieur. Mon quartier n’a pas trop changé si on fait abstraction des énormes « time line » Twitter sur toutes les façades, des croix au coin de chaque fenêtre, des boutons « J’aime » et de la possibilité de laisser des commentaires sur la porte de chaque appartement. Je me dirige nonchalamment vers mon Mc Do, je ne croise personne. Normal, on est dimanche. Ce temple de la mal bouffe n’a pas subi de mutations visibles. Même son statut de profil qui recouvre la façade me rappelle au bon souvenir de 2012 : il est midi et le Mc Morning, c’est fini. Fuck ! J’ai faim. Je rentre quand même. Premier contact avec les êtres du futur. Les serveuses aussi moches que dans le passé (t’as déjà vu une bombe te servir un Big Mac ?) jouissent d’une nouvelle infirmité physique, l’absence flagrante de bouche ; des oreilles, des yeux, des narines mais pas la moindre trace d’une bouche. Je scrute la salle, il semblerait que l’humanoïde dans sa globalité se soit passé d’orifices buccaux ces dernières années. Sur les écrans, une chanteuse sans voix, portable à la main, tweete ses propres paroles. Sur la caisse n°12, un didacticiel me conseille de twitter ma commande à @meufdu93, la n°14 indique @Psartekbmw78, ce doit être le jeune homme en face de moi qui a réussi à conserver une citerne de Pento au frais. Je sors.
Dehors, les voitures ne volent toujours pas (yo les mecs, 2082, il est temps là !) mais sont munis de pare-soleils qui affichent les tweets des conducteurs. Des modèles de citoyenneté routière : « @JilouKikoo Tu la bouges ta caisse sale pédé ! », la voiture d’en face « c’est clair sale con ! RT @JCdumont : @JilouKikoo Tu la bouges ta caisse sale pédé ! » Ça favorise incontestablement la solidarité. Sur l’arrêt de bus devenu arrêt de bass (explication dans une prochaine chronique), une pub pour la saison 77 de « How I tweeted your mother » fait face a l’affiche de lancement du I-book « L’amour dure 3 tweets » de Fréderic Beigbeider-Bedos. Le Flore serait donc devenu une clinique spécialisée en génétique pour parents homosexuels désireux de procréer. Cet environnement commence à m’angoisser.
Je me décide à rentrer chez moi. Sur le chemin, malgré son absence de bouche et grâce à une gueule de bois certaine, je m’éprends de cette jeune fille du futur. Son profil est privé mais ses « activités » indiquent « bloggeuse mode », cette catégorie doit être au moins aussi névrosé qu’en 2012. Merde, je préfère tracer. Mais j’y pense, putain les mecs, je suis en 2082. Je tiens mon tweet de l’année. Je sors mon portable…plus de batterie. Le futur m’aura rendu muet parmi les muets.

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